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Lire à voix haute dans deux langues (reading aloud in two languages)

il y a 21 heures
7 min de lecture
Two editions of Natalia Ginzburg's novel: the French translation "Les mots de la tribu" and the Italian original "Lessico Famigliare"

Lire à voix haute dans deux langues (dont le français) : ce que Lessico Famigliare a changé pour Lisa (16 ans) et moi.


Peut-être que c'est la même chose pour vous : lire l'été a une saveur particulière. En ce moment, je lis plusieurs livres à la fois, dont un livre avec Lisa d'une drôle de manière, une manière qui m'a finalement amenée à vous proposer cet article, tellement je l'ai trouvée intéressante. Ce m’a aussi amenée à me demander : peut-on vraiment s'améliorer dans une langue simplement en la lisant à voix haute ?


Lire Lessico Famigliare de Natalia Ginzburg en italien : le blocage de Lisa

Lisa devait lire un roman en italien pour la rentrée, et l'avoir terminé pour l'évaluation fin septembre. Nous avons choisi ensemble, sur la liste du professeur de littérature italienne, « Lessico famigliare » de Natalia Ginzburg. Je reconnais que je l'ai un peu influencée : j'adore cette autrice italienne, que j'ai découverte il y a deux ans grâce à de nouvelles éditions de ses romans.


Nous avons acheté le livre dans une édition italienne et Lisa a tenté de lire toute seule dans un premier temps, mais elle s'est sentie un peu submergée : il y a beaucoup de personnages, du vocabulaire qu'elle ne comprenait pas, et surtout elle ne voyait pas l'intérêt du livre, parce qu'il n'y a pas vraiment d'histoire. Bref, lire s’est vite transformé en corvée. Enfin, jusqu'à ce que je trouve pr hasard une autre version de ce livre. Et je remercie le hasard qui a mené mes pas rue du Faubourg poissonière parce que ça a tout changé pour elle !


L'édition italienne annotée qui a tout changé : la collection Belin

Au début de l'été, je suis passée à la librairie italienne La Libreria, à Paris, rue du Faubourg Poissonnière. C'est une petite librairie très sympathique : il y a des livres en français au rez-de-chaussée et des livres en italien au sous-sol. C'est là que j'ai découvert une autre édition de « Lessico Famigliare », aux éditions Belin. Il s’agit d’une édition avec des notes de vocabulaire en français dans la marge et avec un dossier à la fin du livre qui contient une liste des personnages, des quiz, des notes historiques et même des liens vers des vidéos. La libraire m'a dit que les éditions Belin n'avaient jusqu'à présent publié que deux livres en italien dans cette collection de classiques annotés. Un livre de Di Lampedusa et le livre de Natalia Ginzburg. Quelle chance pour Lisa ! En effet, la libraire m’a recommandé cette très bonne édition. Je l’ai donc acheté et je l’ai rapporté à la maison.

— Mais, c’est génial ! a dit Lisa en découvrasnt le livre.


Et si c'était elle qui me lisait le livre à voix haute ?

Cependant, l'idée de lire toute seule, et même de relire le livre depuis le début ,ne l'a pas vraiment enchantée. Lisa est une petite rusée : elle a trouvé une parade ironique à cette situation. Puisque j'aimais tellement ce livre, il aurait été dommage de ne pas en profiter à mon tour ; elle allait donc me le lire à voix haute, en italien. Après un instant d’hésitation, j’ai accepté. En plus, j’adore la lecture à voix haute.


Ce qui me retenait, c’est que je ne parle pas vraiment italien : je le comprends quand on raconte des choses assez simples, ou du niveau du conte que nous avait lu Massimo, notre hôte cet été en Italie. Nous avons commencé la lecture et j'arrivais à plus ou moins suivre, même si je ne comprenais pas tout. Malgré tout, des phrases entières m'échappaient totalement. Lisa devait alors m'expliquer ce que racontait la narratrice, ce qui a fini par l'agacer. Elle s'est alors rappelée que nous avions le livre en français. Je l'avais complètement oublié ! Elle savait même où il était rangé, et elle l'a trouvé facilement.


Lire dans deux langues en même temps : notre méthode à voix haute

Maintenant que j'avais une version en français, je me suis demandé comment allions-nous lire le livre. Devais-je relire après elle, de mon côté, pour enfin comprendre ce qu'elle avait lu ? Ça semblait un peu fastidieux.


Finalement, nous avons trouvé notre petite organisation de lecture : Lisa lit en italien à voix haute à côté de moi, disons, sur le canapé, et je lis ce qu'elle lit à voix haute, en français, dans ma version du livre.


Au début, ça fait un drôle d'effet. C'était presque comme si j'avais une traductrice dans ma tête. Ça m’a rappelé notre séance dans l'hémicycle du Parlement européen à Strasbourg, sauf que le casque qui proposait la traduction n'était pas sur mes oreilles, mais directement dans ma tête. On pourrait penser que ce serait trop pour le cerveau, que ce serait fatigant d'avoir les oreilles qui entendent de l'italien et les yeux qui lisent du français. Mais en réalité, pas du tout : c'était extrêmement fluide.


Nous avons commencé le livre avant de partir en vacances, et nous l'avons, aujourd'hui, presque terminé. C'est un peu long, mais ça me plaît beaucoup, cette lecture ! En réalité, ce mode de lecture, même lent, est bénéfique pour nous deux.


Ce que la lecture croisée italien-français a changé pour nous deux

Voilà comment je vois les choses pour Lisa. Premièrement, Lisa s'entend lire en italien : elle prononce à voix haute des phrases bien écrites de Natalia Ginzburg, mais aussi des dialogues. Deuxièmement, comme le livre raconte la vie de la famille de la narratrice, le vocabulaire est très concret : le père qui se met en colère, la mère qui achète à ses enfants des pulls en laine qui gratte, les frères Gino et Mario qui se bagarrent, la famille qui passe ses étés à la montagne, la grande sœur Paola qui lit Proust, Alberto qui joue au foot et revient tout sale à la maison. C’est la vie d’une famille et donc Lisa n’est pas perdue. Et puis il y a l'Histoire, avec un grand « H », qui vient bousculer la famille : nous sommes dans l'Italie fasciste, la Seconde Guerre mondiale approche. Tout cela, Lisa l'a vu en cours, et va encore le voir cette année le livre fait parfaitement écho à son programme du cycle Esabac. Finalement, le livre est aussi une sorte de témoignage, qui donne une autre dimension aux cours appris à l'école.


Il est maintenatn évident qu'elle a progressé en italien grâce à cette lecture à voix haute : elle est plus à l'aise pour s'exprimer à l'oral, ses phrases sont mieux construites, et elle cherche moins ses mots. Nous l'avons clairement vu cet été, lorsqu'elle parlait avec Massimo, ou qu'elle traduisait ce que je disais à Kirsten.


De mon côté, maintenant : j’ai appris plein de mots en italien, parce que certains sont répétés souvent. C’est un peu le principe de ce livre, où la famille est racontée à travers ses mots et ses phrases. Certaines sont devenues « des ref » pour Lisa et moi, surtout celles des parents. Ça nous fait bien rire.


Une autre chose m'a beaucoup intéressée : voir en direct le travail de la traductrice ! C'est extra. Bien sûr, l'italien et le français sont deux langues dites « latines », pourtant la construction des phrases est parfois différente. Et c’est très intéressant de le constater, de voir les différences. J’ai aussi pu remarquer comment étaient traduites certains mots, ou repérer quand une phrase était raccourcie, etc. Bref, j’ai vu comment on disait les choses en français, même si cela peut paraître étrange de dire ça.


Est-ce que cela a eu d'autres effets sur moi ? Oui : cet été, j'ai fait des phrases en italien. Je ne parle pas cette langue, comme je vous ai déjà dit, mais je la comprends assez bien quand ce qui est raconté est simple, mais je ne la parle pas. Je ne sais pas construire une phrase, je ne connais pas les conjugaisons, même si j'ai pas mal de vocabulaire. Et même quand je comprends un verbe conjugué, je ne le retiens pas. Là, avec le livre, c'est différent : nous sommes dans l'univers clos du roman, et j'ai l'impression que quelque chose se passe dans mon cerveau, qu’il fait plus attention aux mots, aux temps des verbes, aux formulations.


Pourquoi cette méthode marche même si vos deux langues ne sont pas proches

Est-ce que l'expérience de la lecture dans deux langues fonctionne aussi bien parce qu'il s'agit de deux langues latines ? Peut-être. Mais comme je l'ai dit plus haut, j'ai aussi découvert que nos phrases, en français, se construisaient souvent différemment des leurs. Donc je pense que ça vaut le coup d'essayer, de temps en temps, même si votre langue maternelle n'est pas une langue latine. Ce sera forcément intéressant et peut-être même addictif!


Nous sommes presque arrivées à la fin du livre, Lisa et moi. Lisa n'a de cesse de dire à quel point ce livre l’ennuie. Pourtant, je pense qu'il lui plaît davantage qu'elle ne veut bien l’admettre et que partager sa lecture avec moi l’a rendu plus intéressant. Elle a d'ailleurs retenu certains détails mieux que moi.


— C'est qui déjà, Galleoti ?

— Tu sais, celui qui aime la montagne comme le père, et qui a une sœur qui connaît les plantes de la montagne.


Dans ce livres, les choses sont racontées simplement, sans jugement particulier, comme des faits. Et surtout, on entend les mots de cette famille italienne. Entendre ainsi s'exprimer chaque membre de la famille me fait écouter notre propre famille d'une oreille différente. Je suis plus attentive à ce que nous disons, et j'ai un peu tendance à nous voir  aussi comme les personnages d'un livre : nous aussi, nous avons nos mots, nos phrases. Grâce à cette lecture, tout prend du relief et même, parfois, l'actualité.


Donc, lire à deux et dans deux langues a été d'une richesse incroyable. Mais est-on vraiment étonné de la puissance des livres ?

« Si j’ai confiance en l’avenir de la littérature, c’est parce qu’il est des choses, je le sais, que seule la littérature peut offrir » Italo Calvino
Spine of the Italian annotated edition of "Lessico Famigliare" by Natalia Ginzburg, on a desk with a laptop and pens

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